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En novembre 2012, l'administration de la Ville de Tongeren (Vlaanderen) me contactait afin de m'informer qu'elle était finalement entrée en possession du certificat de décès de ma grand-mère paternelle, Guillemine BARNICH, arrêtée à Bruxelles par la Gestapo le 27 février 1942, pour faits de résistance. Reprise au registre des prisonniers politiques (Prisonnier 49993) internés du camp de concentration de Ravensbrück (voir photo), la date et les circonstances exactes de sa mort sont demeurées inconnues, sinon que son décès doit remonter aux environs de la libération du camp par les troupes soviétiques à la fin du mois de mars - début avril 1945, dans des conditions dantesques. Le document officiel émanant du Service d'Etat civil de la commune Bad Arolsen (localité abritant les archives récupérées dans les camps de concentration) fait état d'un décès le 31 mars 1945. Il y a 70 ans aujourd'hui... 

SON HISTOIRE

Fin février 1942, des agents de la Gestapo font irruption dans le commerce de confection installé au 121 de la Chaussée d’Ixelles à Bruxelles. Ils ont pour ordre de procéder à l’arrestation de Guillemine Barnich, 41 ans, veuve et mère de deux enfants adolescents.  Guy, alors âgé de 14 ans, assiste à la scène ; un agent lance à l’adresse de l’officier en charge un glaçant : « Et qu’est-ce qu’on fait du gosse ? ».  Après avoir marqué une brève hésitation, l’officier de répondre : « Bah ! Laisse-le ». Guillemine Barnich passe la porte du magasin avec, sans doute, un dernier regard pour son jeune fils.  Qui ne la reverra plus.

Suivent alors trois années d’internement dans le camp de travail pour prisonnières politiques de Ravensbrück, dans la grande banlieue de Berlin.

Au terme de plusieurs jours de voyage, parquées dans des wagons à bestiaux, les prisonnières arrivent en gare de la petite station balnéaire de Ravensbrück . Pour ne pas effrayer les habitants de cette coquette bourgade, un quai spécial a été construit,  à quelques centaines de mètres au-delà de la gare existante.  Afin de ne pas incommoder les riverains, les arrivées se font de nuit et les convois de prisonnières empruntent un sentier contournant le village.  Dans un lourd silence et sous la surveillance des agents et de leurs chiens, les femmes parcourent les quelque deux ou trois kilomètres qui les séparent du camp de Ravensbrück, construit en 1938 de l’autre côté du lac Schwedtsee, sur les ordres de Himmler.

A l’approche du camp, on découvre un ensemble de bâtiments faisant penser à un camp de vacances : après avoir laissé sur la gauche de coquettes villas aux facades de bois et de briques destinées au logement des officiers et de leurs familles, on passe devant les logements des gardes, édifices carrés de deux ou trois étages, peints en blanc. Le bâtiment principal apparaît enfin au bout d’une grande espalanade. Une fois achevées les formalités d’identification et la visite médicale, les prisonnières empruntent un portique situé sur la gauche du bâtiment principal. Bienvenue dans l’enfer concentrationnaire.

Les détenues sont alors regroupées dans des barraquements à un seul étage, répartis de part et d’autre d’une allée, perpendiculaire au bâtiment principal.  A la lisière du camp sont très opportunément construits des ateliers de l’entreprise Siemens & Halske, chargés de la fabrication des fameuses bombes volantes V2. Les détenues y seront soumises au régime du travail obligatoire.

Couturière de profession, Guillemine Barnich est affectée aux ateliers textiles situés au sein même du camp.  Un des pavillons « acueille » l’infirmerie : le Revier.  Antichambre de la mort, la simple évocation de son nom provoque l’angoisse parmi les détenues.  De terrifiantes expérimentations médicales y furent menées sur des prisonnières polonaises.  Si la construction de chambres à gaz remonte aux derniers mois précédant la libération de Ravensbrück (avril 1945) aux fins d’exterminer les prisonniers, évacués d’autres camps devant l’avancée soviétique, la torture et les mauvais traitements seront le lot quotidien des prisonnières. On retrouve encore sur le site un énorme rouleau de béton muni d’un arceau en métal, auquel étaient attelées les prisonnières récalcitrantes, forcées de procéder des journées durant au damage du sol.  Les plus rebelles se retrouveront isolées dans les cachots de la prison, un bâtiment à deux étages situé entre les barraquements et l’accès aux ateliers de Siemens.

A l’autre bout du camp, situé à l’écart du mur d’enceinte et au-delà d’une voie ferrée, se trouve le complexe de Uckermark destiné à accueillir les enfants et les jeunes détenus.

LA LIBÉRATION DU CAMP

L’avance des troupes soviétiques sème panique et débacle au sein des armées allemandes, forcées d’évacuer à la hâte les camps de concentration. En 1944, Ravensbrück voit alors arriver des convois de prisonniers venus de l'Est; des chambres à gaz sont construites à la hâte pour les y accueillir, ainsi que des fours crématoires. La situation sanitaire du camp est alors au-delà de l’horreur : les prisonnières y meurent de froid, de faim, dfe maladie et de mauvais traitements. Les plus faibles sont enfermées dans les bâtiments du Uckermark, sans eau ni nourriture.  Jugées trop faibles pour entreprendre les marches forcées devant l’avancée alliée, beaucoup seront laissées pour mortes. Sans doute aussi parce qu’a manqué le temps pour les exécuter.

A leur arrivée, les troupes soviétiques découvrent un spectacle d’apocalypse : ces cadavres vivants errent, les yeux hagards, au milieu de corps décharnés tombés çà et là, au hasard d’un dernier souffle.

Libération du camp de Ravensbrück, mai 1945

Des derniers instants de Guillemine Barnich, on ne saura pas grand-chose, sinon que sa mort doit remonter à la fin mars, début avril 1945.  Certains témoignages, difficilement vérifiables, laissent entendre qu’elle serait morte d’épuisement et de maladie (typhus) peu de avant la libération du camp par les troupes soviétiques le 23 avril, alors que le Comte Bernadotte négociait la libération de détenus, mais où la chambre à gaz et les fours crématoires tournaient à plein régime, sans parler du parquage des détenues faibles,malades et affamées dans le camp attenant de Uckermark (vidé pour l'occasion de ses jeunes délinquants et converti en mouroir ou anti-chambre des exécutions).

Les recherches menées après la guerre par ses deux enfants n’ont pu établir qu’une seule certitude : celle de son internement en 1942 et de son décès à Ravensbrück, dans des circonstances non élucidées.  L’histoire aurait pu s’arrêter là : les lendemains de la guerre et les profondes blessures infligées dans leur chair aux enfants de Guillemine Barnich rendent extrêment douloureuse la simple évocation du sort de leur mère.

Le silence s’installe ; jusqu’à sa mort, jamais mon père n’évoquera l’histoire de celle dont il suivit l’exemple résistant, lui qui fut sauvé in extremis des camps grâce au sabotage d’un des derniers trains de prisonniers qui l’emmenait vers l’Allemagne.  Ce que nous savons des dernières années de Guillemine Barnich nous revient de quelques  témoignages épars.

Douze années se seront écoulées après le décès de mon père pour que je parte à la rencontre de cette grand-mère disparue.  Au-delà de l’affection tendre et retenue d’un père et de mes passages fréquents devant cette vitrine de la Chaussée d’Ixelles, Ravensbrück allait pour moi être ce lieu de rencontre.

Billets d’avion pour Berlin en poche, inévitable et inséparable matériel photo dans les bagages, me voilà en route pour le nord de l’Allemagne ; non sans avoir glissé dans ma veste le légendaire mais hors d’usage Leica paternel, dans lequel j’avais quand même pris soin de mettre un rouleau de pellicule.

A ma descente sur le quai de la gare de Fürstenberg, par un matin frileux du mois de février 2009, je suis pris d’émotion à l’idée de découvrir les derniers horizons de Guillemine Barnich : cette voie ferrée aujourd’hui désaffectée, sur les vestiges desquels mon pied trébuche au milieu des broussailles ; ce quai de déchargement, à l’abri des regards ; ce sentier de contournement menant à l’entrée du camp ; ce lac aux eaux gelées par l’hiver et battues par les vents ; l’entrée dans le camp, vaste espalanade où ne subsistent plus que quelques bâtiments mais qui constitua le dernier univers connu de celle que j’étais venu connaître.  Enfin, la consultation de ce grand registre des prisonnières internées à Ravensbrück et ces quatre lignes, témoignage poignant du courage et de la détermination d’une femme, ma grand-mère : un prénom, un nom mal orthographié, une nationalité, une date de naissance, une autre (présumée) de décès.

 - Grand-mère, me voici ! Je viens à ta rencontre, humble messager porteur de l’indicible douleur de ton fils, mon père ; empreint d’admiration, mais heureux et fier d’avoir fait le voyage, 67 ans après ton départ,  pour te montrer que la vie est un cercle. 

Quant aux photos prises avec le Leica paternel lors de ma visite du camp, elles resteront sur la pellicule, à tout jamais logée dans l’appareil.  Car, après tout, n’appartiennent-elles pas à celui qui, toute sa vie durant, a porté en lui ton image, une image où se mêlent l’admiration et la violence de l’abandon ? Je le sais aujourd’hui, tu n’étais pas la seule que j’étais venu retrouver en ce matin froid de février.

Ton petit-fils

Ce vieux Leica, troqué au sortir de la guerre pour quelques kilos de café, a accompagné mon père, Guy Bricteux, durant toute sa vie.  C'est lui que j'ai emmené dans ma visite à Ravensbrück; il contient les photos prises à cette occasion.  La pellicule ne sera jamais développée.

Ce vieux Leica, troqué au sortir de la guerre pour quelques kilos de café, a accompagné mon père, Guy Bricteux, durant toute sa vie.  C'est lui que j'ai emmené dans ma visite à Ravensbrück; il contient les photos prises à cette occasion.  La pellicule ne sera jamais développée.

Au sortir de la guerre, Guy Bricteux s'est vu décerner plusieurs médailles pour faits de résistance, à titre personnel, mais également au nom de sa mère Guillemine Barnich (à titre posthume).

Au sortir de la guerre, Guy Bricteux s'est vu décerner plusieurs médailles pour faits de résistance, à titre personnel, mais également au nom de sa mère Guillemine Barnich (à titre posthume).